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On en ferait des nuits blanches, juste pour ce moment-là. [LIBRE]

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MessageSujet: On en ferait des nuits blanches, juste pour ce moment-là. [LIBRE] Lun 3 Oct - 1:58


Être aveugle à ne pouvoir en contempler plus que les étoiles.




Le ciel s'éclairait, les étoiles disparaissaient une à une. Elle fuyaient le soleil et Fûu songeait à les imiter, pas très chaude à l'idée de griller là sous le regard éblouissant de l'astre prétentieux. Mais la lune, irréductible, possédait encore le plafond sans nuages et sous sa pâleur de plus en plus flagrante, le moment le plus agréable de la journée se déroulait tranquillement, dans le bruit mécanique du train qui traversait les paysages.

Fûu en ferait des nuits blanches rien que pour assister à leurs petits matins. Non pas que la chose soit d'une beauté exceptionnelle - elle n'avait que faire des panoramas livides qui n'attendent que le zénith pour briller - mais, si l'on fermait les yeux sur ces mascarades on pouvait se délecter d'un frisson que les Dieux-même voudraient pouvoir goûter. Ce tressaillement un peu humide de rosée, qui ne sait pas s'il est frileux ou fatigué valait toutes les drogues du monde.

Et quand, en plus, on avait les deux, la sensation relevait du surnaturel.

Pour la masse inerte échouée à même le toit du Cinderella, les portes du paradis artificiel, et même celles du septième ciel étaient refermées depuis longtemps. Depuis que, au terme d'une nuit blafarde que seuls les néons fluos et le regard sensuel d'une princesse inconnue coloraient elle avait abandonné draps et corps chauds, passé ses vêtements les plus légers - un frêle et trop petit débardeur, un short usé à la corde -, était allée affronter la brise de la nuit. Là, comme un portail grand ouvert devant elle, ses battants rouillés repoussés par le vent qui emportait le train, elle avait fait quelques pas, encore un peu titubants, avant de se laisser tomber sur le dos, face au ciel. Plus aucun mouvement ne l'avait animée depuis, poupée de chiffon clouée sur la tôle glacée. C'est à peine si elle se souvenait de ce qu'était la respiration, par moments. Et puis peu à peu n'était restée que l'ivresse de bourrasques qui l'assaillaient, éparpillaient ses cheveux emmêlés et se perdaient dans ses fripes.

Là encore, seul le vent existait pour la jeune femme. Si elle avait toute la nuit dévisagé les étoiles, elle n'avait été hypnotisée que par leur lueur, aussi captivante que si elle avait été au fond d'un profond puits rempli de ténèbres. C'est à peine si elle avait daigné salué la lune, même si elle avait ensuite apprécié la chaleur diffuse et illusoire que distillait sa lumière à qui elle éclairait. Elle les avait en fait tous vus, eux, là-haut, mais sans les reconnaître, juste profitant de leur présence. Et qu'ils s'estiment heureux: du reste, elle n'en avait rien vu. Jusqu'à l'aube. Là, sans qu'elle n'ait besoin de fermer les yeux, ceux-ci n'enregistrèrent plus aucune image. Son esprit n'avait plus la capacité de les contenir; trop de choses s'y bousculaient. Et puis, de toute façon, elles n'auraient fait que gêner les autres sens, les seuls que Fûu prenait encore au sérieux, considérait encore comme utiles.
Goût; les résidus maintenant amers d'avoir trop macéré dans la salive d'un baiser de sauvageonnes.

Odorat; les mille choses dont le vent venait de force bourrer les narines - senteurs humides, et sucrés, rosée.

Toucher; le plus violent et indescriptible, le paradoxal - jamais elle ne prétendrait l'exprimer en mots. Le souvenir du toucher brûlant, du ballet exaltant des substances dans les veines, sous le froid du matin. Frisson.

Ouïe... Pour ne plus entendre que le silence. Pouvoir écouter, juste pour s'assurer de ne rien entendre.

La vue n'avait plus aucun droit sur les perceptions de Fûu. Elle n'avait plus qu'à céder toutes les informations qu'on lui demandait, et à lui foutre la paix dans les moments d'extase.
Et c'était la même chose pour les pensées.
Et, à quelques nuances près, pour les gens, aussi.

Sauf que l'un d'eux semblait ne pas avoir compris la leçon.
Des pas sur la tôle - même obnubilée par le son du vent, accordé aux lourdes notes ferrailleuses de la machine, elle les percevait.
Les gens, les humains n'étaient pourtant devant elle que pour son plaisir personnel. Comme la princesse qu'elle avait cueillie la veille sur un comptoir et qui se réveillerait seule. Comme ceux qu'elle n'avait ni chassés ni tués cette nuit, mais auprès desquels elle se rattraperait sûrement demain. Les humains ne devaient pas venir gâcher son silence, sa cécité, son extase.
Du moins en théorie.
Parce que ces choses-là existent en fait pour agacer leurs semblables. Rien que pour ça. Il s'en trouvait toujours un pour venir la tirer de son comptoir quant elle voulait y paresser comme sur une table de cours, pour faire peur à sa solitude lorsqu'elle ne rêvait que d'une journée en sa compagnie, pour la déranger, la harceler, la faire parler.
Fûu n'aimait pas parler quand elle n'en avait pas envie.
C'était à vrai dire la seule chance de ne pas stimuler ses envies de meurtre pour l'intrus: se taire. Ou du moins, la laisser se taire. Elle n'était jamais contre le fait de partager son espace vital avec autrui, tant qu'il restait une présence fine et subtile, un songe, un fantôme. Il pouvait même parler, monologuer à volonté, tant qu'il le faisait gratuitement, sans exiger d'échange, tant qu'il restait en harmonie avec le reste des sons présents.

Mais très peu d'humains savaient se tenir à la perfection aux côtés de Fûu. Elle le savait. Et cette pensée était le premier pas vers l'annihilation de son plaisir du petit matin.

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« Fûu Koshi »

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